14
Suivez-moi, si vous voulez, dans la conscience recouvrée.
Les frères Eval, dans la lumineuse clarté d’un jour d’hiver. Voyez comme ils resplendissent. C’est ainsi que je les ai rencontrés pour la première fois. Ils plaisantaient, car evil en anglais désigne le mal, or ils s’appelaient Eval. Trois frères venus du Texas, embauchés pour tuer la fille riche.
Ils descendaient l’avenue bondée, dans un bain de lumière, à midi. Ils riaient et se bousculaient, se passant une cigarette, hardis et prêts à tuer. Ils adoraient se regarder dans les miroirs des magasins. Et puis c’était New York, la plus grande ville du monde, la seule qui comptait à leurs yeux, à l’exception de Las Vegas, où ils iraient avec leur argent dès qu’ils lui auraient réglé son compte – leur expression pour dire tuer.
Plus jamais ils ne retourneraient au Texas. Qui sait quels boulots le type aurait peut-être encore pour eux ? Mais d’abord, il fallait la tuer.
Je ressentais leur malfaisance désinvolte – Billy Joël en tête, le revolver dans sa poche, et aussi le long pic à glace pointu, à la lame d’acier arrondi. Doby juste derrière, et Hayden qui « suçait le téton de queue », selon la taquinerie de ses frères. Tous trois étaient armés de ces longs pics d’acier, impatients de la tuer. Mais qui était-elle ?
Il devait y avoir une raison pour que j’assiste à cette scène, pour que je me trouve à New York, à respirer les odeurs de la ville comme si j’étais vivant, et visible, alors que je n’étais ni l’un ni l’autre. Je savais ce qu’un génie sait toujours : il a été appelé à la tâche, ses yeux et son esprit s’ouvrent une nouvelle fois sur un monde vital et flamboyant.
Vous savez à quel point j’étais rebelle, je vous l’ai dit, indifférent, parfaitement disposé à tailler en pièces un maître méprisable. Mais que se passait-il ici ?
Haïr ces monstres grossiers m’était facile. Je les frôlais ! Je les voyais de tout près dans leur miteuse tenue citadine, avec leurs blousons de Nylon matelassé, leurs pantalons usagés en coton, et leurs chaussures de série pleines de clous et de crochets pour les lacets. Billy Joël était impatient de la voir, de l’approcher. Seul Hayden était réticent. Mais il n’osait pas avouer à son frère que tuer cette fille ne lui plaisait pas. Si encore ils savaient qui les avait payés.
Qui les avait payés ?
— Quelqu’un pour quelqu’un pour quelqu’un, déclara Doby Eval. Si tu y piges quelque chose !
Soudain, mes pieds ont heurté le sol. Mais j’étais encore trop transparent pour qu’on me voie ; me rassemblant peu à peu, je me suis rapproché d’eux au point qu’ils auraient pu me voir en se retournant, si j’avais été visible, ce dont je n’étais pas sûr.
— Qui me commande ? chuchotai-je.
Je sentais remuer mes lèvres. Sur cette avenue, la foule était très dense et l’abondance des richesses me rappelait le nouvel an sur le marché de Babylone, ou les bazars de Bagdad et d’Istanbul.
Dans les vitrines, je voyais les déesses de la mode en plastique blanc sans visages, vêtues de somptueuses fourrures et ornées d’accessoires : des rubis éclatants et des chaussures aux fines lanières retenant le pied de manière aguichante.
Tout cela sans explication.
N’épiloguons pas, vous connaissez assez mon côté sensuel…
Donnez-moi le monde dans une coupe, et je le boirai.
Mais le meurtre de la jeune fille, il fallait l’empêcher.
Je me rapprochai d’eux, marchai à leur côté, mais ils ne me voyaient toujours pas, alors que je sentais la forme de mon corps, sa chaleur, sa densité croissante. Oui, j’étais bel et bien là.
Je sentais la chaleur du trottoir sous moi et le claquement de mes pieds dans des chaussures en cuir aussi banales que les leurs. Je savais que l’odeur nauséabonde provenait des moteurs dans la rue. Quand je levais les yeux, je voyais les tours rejoindre les nuages, tandis que des lumières resplendissaient dans les vitrines, derrière les enseignes, toutes alimentées à l’électricité.
Quel monde moderne était-ce donc – grouillant de gens riches… Quelle ville était-ce, avec ce nain bossu et cet infirme titubant vers moi, tous deux vêtus de beaux habits et d’or ; cette femme hurlant au coin, folle depuis longtemps, déchirant son chemisier de soie pour exhiber ses seins. D’une poussée, quelqu’un la fit descendre du trottoir. Des hordes de jeunes gens en costume sombre et cravate marchaient d’un pas rapide et déterminé. Tous isolés, séparés, ne se jetant pas le moindre coup d’œil entre eux.
Les Eval éclatèrent de rire.
— Ah, je vous le dis, c’est un sacré bled, New York ! Non mais regardez, vous avez vu celle-là ? Vous savez, cette meuf qu’on zigouille, elle n’est pas folle, elle, non, alors vous faites comme je vous ai dit…
— On fait comme tu as dit, maugréa le frère Hayden.
J’étais près d’eux, je sentais leur sueur et le savon bon marché qu’ils avaient utilisé pour se laver. Je sentais leurs pistolets, mais ce n’était pas l’arme qui allait servir, le revolver, la balle, l’explosion – j’essayais d’apprendre aussi vite que possible –, ils allaient utiliser les pics à glace cachés sous leurs vêtements.
— Pourquoi lui faites-vous ça ?
J’avais dû parler à voix haute, car Billy Joel s’arrêta net, avec un sursaut de l’épaule droite et une crispation de la bouche. Il dévisagea Hayden, puis déclara :
— Tu vas te taire, espèce d’enfoiré ! Puisque je te dis qu’il n’y avait pas moyen de s’en sortir autrement !
— Bien sûr, on la descend et on file en courant, hein ! répliqua Hayden en frappant son frère dans le dos avec sa main gauche.
Joël s’exclama :
— Lâche-moi, espèce de con. Eh, regarde, Doby, elle est dans sa putain de bagnole, vise un peu la caisse.
Les trois frères se resserrèrent et je ralentis, encore invisible mais totalement formé, ou peut-être devrais-je plutôt dire conforme aux hommes qui m’entouraient.
Je tenais à la voir, cette fille qu’ils voulaient tuer avec leurs ignobles pics à glace. Ils dansaient sur place, laissant passer la foule et se faisant entre eux signe de s’arrêter. Elle était là ! Le moment était arrivé.
Regardez. Vous voyez cette longue limousine noire le long du trottoir, et le chauffeur à cheveux blancs qui ouvre la portière à la fille ?
Esther. Des cheveux comme une mantille de boucles sombres, noires comme les miennes, de grands yeux au blanc lumineux comme des perles, un long cou, nu jusqu’à la naissance de sa poitrine sous un manteau zébré.
Elle ne fit pas attention aux trois terreurs ordinaires et bien visibles qui allaient la « descendre ». La foule se fendit et lui ouvrit un chemin irrégulier.
— Que dois-je faire, murmurai-je. Empêcher ça ? Pourquoi doit-elle mourir ?
Je ne voulais pas voir cela.
Elle poussa la porte vitrée du magasin et entra. La foule était si dense qu’il dut passer cinq personnes avant que les Eval parviennent à la suivre. Cette fois, ils comprirent que les ennuis commençaient.
— Bon Dieu, il faut vraiment faire ça ici ?
Hayden entendait par là que c’était un palais de marchandises, regorgeant de fourrures et de voiles, de cuirs teints de toutes les couleurs, de parfums qui s’élevaient des tables de verre comme d’autels.
Ici, ces hommes vulgaires au pas chaloupé ne paraissaient plus aussi quelconques. Ils ressemblaient à des maraudeurs du port, rampant avec les rats sous les cordages pour voler ce que les hommes ont laissé tomber. Mais il y avait tellement de monde, il régnait un tel bruit… Personne ne faisait attention aux trois minables qui suivaient celle si belle femme.
La jeune reine à la chevelure lumineuse et au manteau peint gravit les marches jusqu’au palier, le visage rayonnant d’innocence, pour tendre la main vers un long foulard noir orné de perles et de fleurs brodées. Elle prit entre ses doigts cette étoffe brillante et soyeuse que retenait un antivol, ce foulard ravissant qui semblait fait pour elle.
— Bonjour, miss Belkin.
Ainsi cette reine avait un nom, et les marchands de cette époque n’étaient pas moins habiles que d’autres.
Puis je vis que Billy Joel avait frappé ! Pendant cette unique seconde, il s’était glissé contre son clos mince, Hayden la prit par la gauche, et Doby, excité comme Billy Joel, enfonça son pic par la droite, de sorte que les trois coups furent portés en même temps. La vie en elle vacilla, le langage en elle mourut, mais pas son cœur. Ses poumons s’emplirent de sang.
Des génies du meurtre, ces minables assassins. Ils s’éloignèrent aussitôt, avant même qu’elle ne tombe, sans courir, franchissant la porte avant qu’elle n’ait chancelé jusqu’à la vitrine. Elle tenait encore le foulard dans sa main droite. La vendeuse se pencha.
— Miss Belkin ?
Il fallait que je les suive. Elle tombait morte. Penchée au-dessus de la vitrine, elle semblait s’être simplement évanouie. Je connaissais les tueurs. La vendeuse ne savait pas qu’elle mourait.
Je me précipitai dehors. Je bousculais la foule pour me frayer un chemin. Je ne devais pas perdre les Eval. Je m’élevai. Par-dessus les têtes, je volais, formé mais transparent, et j’eus tôt fait de les rattraper.
Les Eval s’étaient séparés. Personne dans cette rue bondée ne semblait les remarquer ; pourquoi se hâter ? Billy Joël avait un large sourire sur la figure.
Ils avaient mis dix secondes et trois cents personnes entre le meurtre et eux.
— Je vous tuerai, pour ça !
J’entendis ma voix. Je sentais l’air en moi, qui tournoyait, comme si je m’étais fait assez solide pour me nourrir des effluves du macadam, des moteurs à l’arrêt, des klaxons assourdissants, du grouillement de chair humaine.
Venez à moi, vêtements, tels ceux de mon ennemi, car je suis fait de chair ! Je retombai devant Billy Joël. Attrape le pic. Prends. Tue-le. Je vis mes doigts se refermer sur son poignet. Il ne m’a pas vu distinctement, il a seulement senti l’os se briser. Comme il poussait un cri, son frère se retourna, j’enfonçai le pic dans Billy Joël, je saisis le manche en bois dans sa ceinture et l’enfonçai dans sa chemise, à fond, comme il avait fait avec elle, mais à plusieurs reprises.
Effaré, il saignait violemment.
— Meurs, sale chien ! Tu as tué cette fille, meurs.
Hayden s’approcha, droit sur le pic. Je lui en donnai trois coups rapides, dont un à la gorge. Des gens passaient, qui ne tournaient même pas la tête. D’autres regardaient Billy Joel à terre.
Il ne restait plus que Doby. Il s’était enfui car il les avait vus tomber et il courait aussi vite que possible dans cette course d’obstacles. Je m’élançai, lui empoignai l’épaule…
— Eh, minute, mon vieux ! dit-il.
Je lui plongeai le pic dans la poitrine, trois fois pour faire bonne mesure, et le poussai vers le mur. Les gens s’écartaient de notre chemin en se détournant. Il glissa à terre, mort. Une femme jura en enjambant son pied gauche.
Je comprenais à présent le génie de leur crime dans cette ville bondée. Mais je n’avais guère le temps d’y songer. Il me fallait retourner auprès d’Esther.
Mon corps était formé ; je courais, et je devais me frayer un chemin, comme n’importe quel humain, pour regagner les portes du palace.
L’air résonnait de cris. Des hommes accouraient dans le magasin. Je m’approchai en jouant des coudes. Je sentais mes cheveux noirs embroussaillés, et ma barbe. Tous les yeux étaient fixés sur elle.
On la sortit, étendue sur une civière et couverte d’un drap blanc. Je vis sa tête tournée vers moi, ses grands yeux vitreux, au blanc si pur, sa bouche d’où coulait un filet de sang.
Des hommes criaient à d’autres de reculer. Un vieillard se lamentait à pleins poumons, courbé sur son passage. C’était son chauffeur, son garde peut-être, cet homme aux cheveux gris, au visage sillonné de rides, au dos étroit et voûté. Il s’inclina, et cria dans un dialecte hébreu. Il l’aimait. Il se fraya un chemin jusqu’à elle.
Une voiture blanche arriva, marquée de croix rouges et de gyrophares. Le bruit des sirènes était insupportable, comme si l’on m’avait enfoncé les pics dans les oreilles.
Esther vivait encore, elle respirait.
Ils l’ont placée dans cette voiture, en la soulevant bien haut, telle une offrande à la foule… Elle est entrée dans la voilure, cherchant du regard quelque chose, quelqu’un.
Rassemblant toutes mes forces, j’écartai les autres de mon chemin. Mes mains – vraies, familières, bien à moi – heurtèrent la paroi vitrée de la voiture blanche. Je regardai à l’intérieur et je la vis, ses grands yeux emplis d’une mort songeuse.
Je l’entendis prononcer à voix haute, en un murmure qui s’éleva comme une bouffée de fumée :
— Le Serviteur… Azriel, le Serviteur des Ossements !
Les hommes chargés de la soigner se penchèrent sur elle.
— Qu’y a-t-il, mon enfant ? Que dites-vous ?
— Ne la faites pas parler.
Elle me dévisagea à travers la vitre, et répéta ce qu’elle avait dit. Je vis remuer ses lèvres, j’entendis sa voix. J’entendis sa pensée.
— Azriel, chuchota-t-elle. Le Serviteur des Ossements !
— Ils sont morts, ma chérie ! criai-je.
Personne autour de moi ne se soucia de ce que je disais.
Nous nous regardions, elle et moi. Puis son âme et son esprit flamboyèrent un instant, visibles et réunis, la forme entière de son corps flotta au-dessus d’elle, sa chevelure déployée comme des ailes, le visage dénué d’expression ou détourné à jamais de la terre, comment savoir ? Puis ce fut terminé. Elle s’éleva dans une lumière éblouissante. Je baissai la tête pour me protéger de la lumière, puis tentai de la voir encore. Mais c’était fini.
Le corps gisait, tel un sac vidé.
Les portières claquèrent.
La sirène me déchira à nouveau les oreilles.
La voiture s’engouffra en rugissant dans la circulation, forçant les autres véhicules à s’écarter, tandis que les gens s’ébrouaient en soupirant et en grommelant autour de moi. Je restais rivé sur le trottoir. Son âme était partie.
Je levai les yeux. Des genoux me heurtèrent la jambe. Un pied s’abattit sur le mien. Je portais le même genre de chaussures éculées que mes ennemis.
La voiture avait disparu de mon champ de vision, les corps des Eval étaient à moins de trente mètres, mais personne ici ne le savait, tant la mêlée était dense. Je songeai – sans raison – à ce que l’historien grec Xénophon, à moins que ce ne soit Hérodote, avait dit de Babylone après sa conquête par Cyrus : Babylone était si vaste et si peuplée qu’il s’était écoulé deux jours entiers avant que les gens du centre-ville n’apprennent qu’elle avait été prise.
Eh bien, pas moi !
Un homme demanda : « Vous savez qui c’était ? » Il parlait anglais avec l’accent de New York. Je me retournai comme si j’étais vivant, près de répondre, mais des larmes emplissaient mes yeux. J’aurais voulu dire : « Ils l’ont tuée. » Rien ne sortit de ma bouche, mais j’avais une bouche, et l’homme hocha la tête comme s’il avait vu mes larmes. Mon Dieu, aidez-moi. Cet homme voulait me consoler. Quelqu’un d’autre parla.
— C’était la fille de Gregory Belkin. Esther Belkin.
— La fille de Belkin…
— … Temple de l’Esprit.
— Temple de l’Esprit de Dieu. Belkin.
Que signifiaient ces mots pour moi ?
Maître ! Où es-tu ? Nomme-toi ou montre-toi ! Qui m’a appelé ? Pourquoi ai-je dû assister à cela ?
— La fille de Gregory Belkin, les disciples du Temple…
Je commençais à m’estomper. Je le ressentais terriblement, comme toujours, aussi sûrement que si le maître avait ordonné à toutes mes particules : Regagnez votre place. Je me cramponnai un instant à la matière tempétueuse, lui ordonnant de me maintenir encore, mais mon cri n’était qu’une plainte. Je baissai les yeux vers mes mains, mes pieds, ces chaussures crasseuses, faites de cuir, de toile et de ficelle, savates plus que chaussures.
— Azriel, reste en vie ! cria la voix par ma bouche.
— Calme-toi, mon gars, dit l’homme à côté de moi.
Il me regarda d’un air navré et tendit le bras pour m’étreindre. Je levai la main. Je vis les larmes.
Mais le vent qui emporte les esprits s’était levé. Je perdais prise.
L’homme me cherchait, en vain, et il resta seul avec sa propre confusion.
Puis il disparut à son tour, avec tous les autres – et la grande cité.
Je n’étais plus rien. Plus rien.
Je luttais pour voir la foule, en bas, mais je ne voyais plus l’endroit où les Eval gisaient dans leur sang. Peut-être les emportait-on avec autant de soin que la reine à la chevelure sombre, cette déesse morte en me regardant. Elle l’avait dit et je l’avais entendu. « Azriel, Serviteur des Ossements. » Je l’avais entendue comme peut entendre un esprit, même si l’homme qui l’accompagnait en voiture n’avait sans doute pas perçu son faible et tragique murmure.
Le vent m’enleva. Il était rempli de la plainte des âmes, de leurs visages penchés vers moi, de leurs mains cherchant à m’agripper. Je me laissai aller en lui, tournant le dos, comme toujours. J’aperçus un instant le vague contour de mes mains ; je sentis la forme de mes bras et de mes jambes ; je sentis les larmes sur mon visage. Puis je disparus.
Dans les ossements, Azriel. J’étais à l’abri.
Voilà : sans maître, réveillé pour assister à ce crime et le venger. Pourquoi ? L’obscurité m’a ensuite englouti comme une drogue. À l’abri, oui, mais je ne voulais pas être à l’abri ; je voulais trouver l’homme qui avait envoyé ces Eval pour la tuer.